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Arrivé en fin de mission, Sébastien Carrière dresse son bilan d'ambassadeur du Canada en Haïti



Son mandat d’ambassadeur du Canada en Haïti arrivé à terme, Sébastien Carrière publie une lettre dans laquelle il étale des réflexions sur les relations entre le Canada et Haïti, exprime ses regrets et présente le bilan de son pays en Haïti à travers quatre axes d’actions.


En voici le contenue complet de la lettre

Alors que mon mandat en tant qu’Ambassadeur du Canada en Haïti tire à sa fin et que mon départ du pays approche à grands pas, je tiens à vous saluer collectivement une dernière fois, et vous quitter avec mes réflexions sur les relations entre le Canada et Haïti.


J’aimerais commencer par remercier toutes celles et ceux que j’ai eu le plaisir de rencontrer et de côtoyer lors de mes deux années en Haïti. Que ce soit à Port-au-Prince, Okap, Limonade, Okay, Camp-Perrin, Maniche, Jérémie ou aux Gonaïves, vous m’avez toujours accueilli avec chaleur et ouverture d’esprit, et nous avons échangé avec sincérité.

J’ai été honoré de visiter vos projets de développement et de célébrer avec vous vos belles réalisations, ainsi que de participer à vos cérémonies de graduation et vos manifestations culturelles. J’ai pris plaisir à visiter quelques-uns de vos nombreux attraits touristiques au potentiel illimité et je me réjouis d’avoir foulé le sol de certains de vos extraordinaires monuments historiques, notamment la majestueuse Citadelle et le Palais Sans-Souci. J’ai aimé déguster vos excellents produits locaux et plats haïtiens tels que la soupe joumou le dimanche, le lambi boucané (surtout Chez Raymonde à La Gelée!), le bon lalo de l’Artibonite et son riz de classe mondiale, et yon bon griot ak bannann.


Mes seuls regrets sont de ne pas avoir eu l’occasion de visiter toutes les régions du pays, et de n’avoir pu accomplir avec vous autant que nous aurions voulu en raison de la difficile situation que connait le pays. En effet, les relations entre nos deux pays ont un énorme potentiel de croissance que la crise multidimensionnelle actuelle nous empêche de réaliser.


En 2021, 4,6 millions d’Haïtiennes et Haïtiens vivaient en état d’urgence humanitaire selon les critères onusiens. Aujourd’hui le chiffre est passé à 5,2 millions. Cette situation est inacceptable. Le pays fait du surplace et le peuple haïtien souffre. Les kidnappings se multiplient, et ce que vivent les populations dans les zones de non-droit contrôlées par les gangs est d’une horreur tout simplement innommable.

C’est pourquoi le Canada a redoublé d’efforts ces deux dernières années pour tenter d’accompagner votre pays de la meilleure façon possible vers une sortie de crise. Mais pour être durables, les solutions doivent être haïtiennes, nous l’avons dit et redit.

De façon générale, notre action en Haïti s’est déclinée en quatre grands axes.

Premier axe : Une augmentation substantielle de notre aide humanitaire et au développement, qui a doublé l’an dernier.


Si l’aide humanitaire vise à répondre aux besoins urgents de la population, l’aide au développement vise pour sa part à faire progresser Haïti durablement. Voici cinq exemples, parmi tant d’autres, de l’appui du Canada à Haïti et les résultats obtenus :


1. Depuis 2018, le Canada a financé chaque année la livraison de repas chauds à 200 000 enfants dans plus de 390 écoles dans toutes les régions du pays. Ce soutien a aidé les enfants à poursuivre leur éducation et les a rendus moins vulnérables au recrutement des bandes armées, qui puisent souvent leurs membres chez les mineurs désœuvrés qui ont perdu espoir. Ce résultat a été rendu possible par l’appui de 40M$ (CAD) du Canada au programme des cantines scolaires mis en œuvre par le Programme Alimentaire Mondial (PAM). Ce financement a aussi contribué à promouvoir une économie locale durable, en achetant des aliments à des agricultrices et entrepreneuses locales. En effet en 2022 seulement, plus de 70 organisations de producteurs agricoles (OPA) ont fourni au PAM plus de 2 000 tonnes métriques de produits locaux (l’équivalent de 3M$).


2. Le renforcement de la résilience des producteurs agricoles est essentiel pour que la population haïtienne puisse développer une autonomie alimentaire durable. Pour cette raison, en 2017 le Canada a lancé une initiative de 50M$ composée de cinq projets d’appui au secteur agro-alimentaire dans le Sud et la Grand’Anse. Un de ces projets, le « Projet MAIS » mis en œuvre par Papyrus S.A., vise à renforcer la chaîne de valeur du maïs et du haricot afin d’améliorer la résilience et les moyens de subsistance de 10 000 ménages de petits agriculteurs dans le département du Sud. Le projet vise aussi à promouvoir des méthodes de production et des pratiques post-récoltes plus durables et respectueuses de l’environnement. Grâce à un partenariat avec Les Moulins d’Haïti, le projet facilite les investissements, les achats et les mécanismes de financement auprès des agricultrices et agriculteurs. Les résultats sont prometteurs puisque, cette année seulement, 2 032 contrats de productions ont été signés et près de 50 % des agriculteurs ont bénéficié de crédit.


3. L’accès aux soins de santé maternelle est une autre priorité pour assurer l’avenir de la population haïtienne. Le Canada soutient ce secteur en Haïti depuis des années. De 2018 à 2023, le Canada a financé à hauteur de 15M$ un projet du Fonds des Nations Unies pour les populations (FNUAP) visant le renforcement de la profession et l’accès aux sages-femmes. Ce projet a permis de déployer 136 sages-femmes, de rénover 26 centres de santé et de former 300 employé(e)s afin d’améliorer la qualité des services de santé sexuels et l’intégration des sages-femmes dans quatre départements auparavant mal desservis (Grand’Anse, Sud-Est, Nippes et Nord-Ouest). Ce projet a également amélioré la santé sexuelle et reproductive de 107 751 femmes, contribuant ainsi à réduire la mortalité maternelle et néonatale dans des communautés vulnérables.


4. Le renforcement de l’accès à la justice et la lutte contre la corruption sont des défis prioritaires pour ramener le pays vers la stabilité. Depuis 2016, le Canada soutient à hauteur de 22M$ un projet d’Avocats sans frontières qui vise à mobiliser et soutenir la société civile dans son rôle de contrepoids démocratique, de gardienne de l’État de droit et de pilier d’une gouvernance inclusive et responsable. Ce projet travaille à : 1) renforcer l’Office de la Protection du Citoyen auprès des femmes et des mineurs, 2) renforcer les capacités des organisations de la société civile de droits de la personne et des avocats représentant les victimes de violation de ces droits, 3) accroître la participation citoyenne et la sensibilisation des femmes et des jeunes aux enjeux de droits de la personne, de lutte contre l’impunité et contre la corruption. Cette année, 2 019 personnes (dont 628 femmes et 75 mineures) ont bénéficié d’une aide juridique et 97 détenus arbitraires ont été libérés dans la juridiction de Port-au-Prince. Avec l’appui du projet, le Mouvement des Femmes haïtiennes pour l’Éducation et le Développement (MOUFHED) a accompagné 189 femmes et 2 mineures et a déposé des requêtes en habeas corpus pour 27 femmes détenues victimes de viol collectif à la prison civile de Cabaret.


5. La politique étrangère féministe est au cœur de notre action partout dans le monde et le Canada appuie depuis 2017 le projet Voix et Leadership des femmes en Haïti à hauteur de 8M$. Ce projet, mis en œuvre par le Centre d’étude et de coopération international (CECI), vise à démontrer le rôle crucial que jouent les organisations de défense des droits des femmes et les organisations féministes à l’appui de l’égalité des genres. Cette année, le projet a notamment accompagné 34 organisations de la société civile (dont 5 réseaux) pour les droits de femmes dans le renforcement de leurs capacités. 1 497 survivantes de violence basée sur le genre ont été soutenues par les organisations appuyées par le projet.


Deuxième axe : Une assistance sécuritaire rehaussée, pour donner à la Police Nationale d’Haïti (PNH) les moyens de remplir sa mission.

Le Premier ministre Trudeau a annoncé en mars dernier une contribution sans précédent du Canada à la PNH de 100M$, dont les fruits concrets commencent à se manifester sur le terrain. Jusqu’à présent, 13M$ ont été engagés :

· Nous avons augmenté de 3M$ notre soutien à l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) pour un projet de lutte contre la corruption qui renforcera la capacité de la PNH à lutter contre la criminalité financière.


· Nous avons augmenté de 10M$ notre contribution au fonds commun multi-donateurs du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) pour la PNH, ce qui fait du Canada le plus grand contributeur (20M$ au total). Dans les prochaines semaines, 250 motos, 300 radios et 10 drones seront livrés à la PNH. Il y aura aussi l’inauguration d’un nouveau centre dev commandement tactique. Un nouveau bureau de vetting a déjà été inauguré plus tôt cet été.


Le travail en vue de décaisser la balance des 100M$ cette année se poursuit, en discussion étroite avec la PNH pour bien cerner les priorités, s’assurer que nos actions correspondent aux besoins réels et qu’elles sont coordonnées avec les autres donateurs. D’autres annonces suivront bientôt.

D’autres projets en soutien à la PNH annoncés en 2022 commenceront leurs activités en 2023 : 8M$ pour la lutte contre la criminalité financière avec l’ONUDC et 12,5M$ pour renforcer les capacités institutionnelles et opérationnelles de la PNH avec Cowater International.

De plus, en mai dernier, le Canada a fourni 100 000 dollars de panneaux solaires aux bureaux essentiels de la PNH tels que la DG PNH, l’Inspection Générale, la Direction de la Logistique, la CNAF et la DCASG afin qu’ils puissent continuer à mener leurs opérations et répondre aux urgences. Toujours en mai dernier, le Canada s’est associé à HERO dans le cadre d’un projet-pilote qui a formé 200 agents aux soins tactiques des blessures au combat et de leur fournir des trousses de premiers secours. D’autres agents seront formés prochainement, et nous espérons que cette formation sera éventuellement étendue à tous les agents.


Tous ces projets s’ajoutent aux 150M$ investis ces 20 dernières années dans le cadre de notre coopération avec la PNH, pour un grand total frôlant les 300M$. Le Canada croit fermement que la solution durable au problème de l’insécurité en Haïti est la PNH, et continuera de la mettre au cœur de notre stratégie d’assistance sécuritaire pour le pays.

Le Canada accueille par ailleurs positivement l’intention récemment annoncée par le Kenya de prendre la tête d’une mission internationale d’assistance sécuritaire en Haïti pour aider à combattre les gangs qui tiennent la capitale et le pays en otage. Nous sommes prêts à travailler avec le Kenya et tous les partenaires afin d’assurer le succès de tout déploiement éventuel sous mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies.


Troisième axe : Les sanctions initiées contre les chefs de gangs ainsi que certains éléments de l’élite politique et économique haïtienne dans l’espoir de saper les bases de la criminalité qui prend en otage le pays et le peuple haïtien.


Le bien-fondé des sanctions est de combattre la corruption et l’impunité en vue de briser l’emprise de l’État-mafieux sur le pays et de permettre la pleine émergence d’un secteur privé et d’une classe politique plus responsables et plus enclins à joueur leurs parts respectives dans la construction de la démocratie et l’État de droit en Haïti.


Ces mesures, qui ont ciblé 25 membres de l’élite haïtienne jusqu’à présent, envoient en effet un message clair de non-tolérance envers la corruption et d’autres inconduites flagrantes. En particulier, ces mesures visent à interrompre le soutien financier et opérationnel illicite aux gangs afin que l’ordre public puisse être rétabli.


A mon avis, les sanctions constituent un changement de paradigme important dans l’approche de la communauté internationale en Haïti, et ce travail va se poursuivre. En effet l’Union Européenne a récemment annoncé qu’elle emboitait le pas, à l’instar non seulement du Canada mais aussi des États-Unis d’Amérique, de la République Dominicaine, de la Suisse, la Grande-Bretagne et des Nations Unies.


Les sanctions ont créé un climat de pression directe sur les membres de l’élite pour qu’ils aident à la résolution de la crise – car il existe toujours une possibilité que des sanctions supplémentaires soient imposées. Les sanctions ont eu un impact immédiat puisque les derniers mois ont vu un engagement concret de l’élite économique dans le dialogue politique, une réduction marquée des manifestations violentes et des peyi lok, et une augmentation substantielle des recettes douanières. Les sanctions seules n’expliquent pas la totalité de ces évolutions positives, mais elles en sont une cause significative.


Et le tout dans la transparence : les lois et règlements canadiens pertinents ainsi que tous les détails de notre régime de sanctions sont publiquement disponibles au https://www.international.gc.ca/world-monde/international_relations-relations_internationales/sanctions/haiti.aspx?lang=fra.


Quatrième axe : Un engagement fort en faveur d’un dialogue politique accru et à l’écoute de toutes les voix.


Ceci se déploie non seulement en Haïti, mais aussi à New York via notre Ambassadeur à l’ONU Bob Rae et peu partout dans le monde par l’entremise et l’action de notre Ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly et de notre Premier ministre Justin Trudeau. L’objectif du Canada étant d’encourager le dialogue politique interne en Haïti vers la recherche d’un consensus inter-haïtien suffisant qui permettra de remettre réellement le pays sur la voie de la démocratie, et ce de manière durable. Car les enjeux sécuritaires et économiques auxquels le pays fait face sont indissociables des enjeux de politique et de gouvernance.


En ce sens, le Canada appuie sans réserve les efforts de dialogue visant à parvenir à un tel consensus, y compris ceux menés par le groupe des éminentes personnalités de la CARICOM qui se poursuit toujours, et auquel nous encourageons la participation active et sincère de tous les protagonistes de la crise. Je l’ai souvent dit et écrit depuis deux ans : No more politics as usual. Et ceci vaut pour tout le monde.


En conclusion, je vais bientôt quitter, et partir est toujours difficile, surtout quand il y a encore tant à faire. Toutefois je reste optimiste car les efforts du Canada vont se poursuivre après mon départ, pour continuer à faire vivre et rayonner l’amitié canado-haïtienne. Ce fut pour moi un grand honneur de marcher avec vous ces deux dernières années. Haïti est un pays qui nous habite dès qu’on y met pied. Son peuple est attachant et inspirant. Une fois que vous avez visité ce pays ou y avez vécu, il ne vous lâchera plus. J’en sais quelque chose. J’ai déjà hâte d’y revenir un jour, car comme le chantait Mikaben :


Ayiti cheri pou jan m’adore w

Pa gen anyen k’ap jan m fè mwen kite w

Merci encore pour tout, et kenbe la.


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